En ce mois d’avril, nous parlons beaucoup de la mort à cause du projet de loi fédéral sur l’aide médicale à mourir. En d’autre temps, le sujet est quasi tabou. Les humains font tout pour oublier que la vie a une fin en faisant le choix de « penser à autre  chose, s’étourdir dans le travail ou le divertissement, avaler quelques cachets, faire semblant, en un mot, de ne pas mourir… Libre à eux. Mais enfin ils n’en mourront pas moins. » (André Comte-Sponville) Comme aimait le dire un ancien professeur : « Mourir est un examen que personne n’échoue. » En effet, quelle que soit la compréhension que l’on a du sujet, qu’elle soit minime ou savante, tout le monde réussit l’examen. On chercherait en vain des « pas-capables » de mourir.

La mort fait peur, quoi qu’on dise, comme Woody Allen : « Je n’ai pas peur de la mort, mais j’aimerais être ailleurs ce jour-là. » Pourtant, ils sont nombreux les gens qui meurent heureux, pleinement satisfaits, n’ayant ni regret pour le passé, ni désir pour l’avenir. Pour eux, vivre encore n’ajouterait rien à leur histoire. La mort met le sceau sur une mission accomplie. Un exemple. L’un de mes amis, prêtre, a eu ce mot étonnant aux siens qui entouraient son lit où il entrait en agonie: « Je ne savais pas qu’il est si doux de mourir. »

S’il ne manque donc pas de personnes qui meurent heureuses, elles sont aussi nombreuses celles qui sont heureuses de mourir, ayant désiré longtemps en arriver à la fin de leur vie. Par exemple, toute sa vie, l’abbé Pierre a désiré mourir pour être avec Christ, à la suite de l’apôtre Paul qui disait : « Pour moi, vivre, c’est Christ, et mourir m’est un gain. » (Ph 1, 21)

Je ne comprends pas comment Elisabeth Kübler-Ross, psychiatre, dont les travaux sur la fin de vie lui ont valu une réputation mondiale, a pu écrire que mourir, « ce sera dur. Personne ne peut accepter facilement la fin d’une vie [1]. »

Il me semble qu’au contraire, pour qui croit vraiment en la vie éternelle, il devrait être facile d’accepter la fin d’une vie, car elle provoque le commencement d’une autre, infiniment supérieure. C’est le témoignage de Thérèse de l’Enfant-Jésus, mourante : « Je ne meurs pas, j’entre dans la vie. »

L’évangile rapproche la naissance et la mort, comme si celle-ci était une nouvelle naissance. Marie, raconte Luc, « accoucha de son fils premier-né, l’emmaillota et le déposa dans une mangeoire » (Lc 2, 7). Le même évangéliste raconte encore que Joseph d’Arimathie descendit le corps de Jésus de la croix, « l’enveloppa d’un linceul et le déposa dans une tombe » (Lc 23, 53). De toute évidence, l’évangéliste a voulu associer la mort de Jésus à sa naissance. Jésus est mort pour mieux renaître. J’ai eu le privilège deux fois de voir l’association mort-naissance.

En 2015, ma sœur Pauline était aux soins palliatifs à l’hôpital Sainte-Croix de Drummondville. Quand je suis entré dans sa chambre, elle était somnolente. Après un long moment, elle a ouvert les yeux, parfaitement consciente. Je lui ai alors dit : « Pauline, je t’aime. – Moi aussi », m’a-t-elle répondu. Puis, elle s’est rendormie. Je suis sorti une heure plus tard prendre un café. À mon retour, elle avait les yeux pétillants et, avec une voix d’enfant, elle a dit en me regardant : « Comme il a vieilli! »

Quelques années plus tôt, en 1998, mon père m’avait offert une scène quasi identique. Comme j’allais le quitter, quelques heures avant sa mort, il a eu un comportement surprenant. Couché dans son lit d’hôpital, incapable de parler, il m’a fait ses adieux en agitant sa grosse main de cultivateur. Or, tout à coup, lui, âgé de 102 ans, a été transfiguré. Il avait le visage d’un enfant émerveillé. J’ai dit à l’un de mes frères qui était avec moi : « Vois comme il est beau! » De fait, Ernest rayonnait de la joie d’un tout-petit. Je n’oublierai jamais ses yeux brillants, ses lèvres grandes ouvertes, ses traits rajeunis.

Quel était le sens de ce retour à l’enfance de ma sœur et de mon père? Comment l’interpréter? Non sans un humour rafraîchissant de leur part, ce retour me suggérait la juste compréhension de la mort. La mort n’est pas la fin de toute vie, c’est le commencement d’une autre. La vie s’éteint, la vie s’allume. Ici prend tout son sens le mot magnifique de Félix Leclerc : « C’est beau, la mort, c’est plein de vie dedans. »

En mourant sur la croix, Jésus a fait une croix sur la mort, comme on peut faire une croix sur une relation amoureuse, un emploi, une maison que l’on quitte. La mort n’est plus un rocher sur lequel se brise toute vie, elle est un passage : c’est le Rocher percé, une merveille à voir…[2]

 



[1] Elisabeth Kübler-Ross. La mort, dernière étape de la croissance, Montréal, Québec-Amérique, 1977, p. 107.

[2] Je remercie ceux et celles qui reçoivent par courrier ce bulletin mensuel de contribuer aux frais de poste.