Tôt ou tard, les personnes du troisième âge arrivent au même rendez-vous. Elles n’ont pas le choix. C’est le rendez-vous de la diminution de leurs capacités cardiaques, respiratoires, musculaires, de leur masse osseuse, de leur motricité, de leurs facultés cognitives. Par ricochet, c’est aussi l’expérience de la diminution des capacités à s’adapter à un monde en constant renouvellement, de sorte qu’elles risquent de ressembler à un vieil arbre oublié dans la plaine labourée, dénudé de toutes ses feuilles, à la fin de l’automne.

Face à leurs capacités diminuées, des aînés font le choix de leur tourner le dos et de se jeter, pour les oublier, dans les divertissements de toute nature et de tout instant. Ils s’assurent de n’avoir aucun moment pour s’arrêter, réfléchir, s’interroger sur leurs diminutions. Le stratège fonctionne jusqu’au jour où celles-ci deviennent si sévères que la réalité, implacable, les rejoint. C’est alors que ces personnes tombent d’un ciel artificiel dans un enfer qui n’est que trop réel.

D’autres aînés, confrontés à leurs limites, réagissent autrement. Ils savent tout sur elles à force de les décliner et, ainsi, ils les dédramatisent et finissent par s’en accommoder. Ils en arrivent à « faire avec » : c’est la résignation positive. Ils réussissent à si bien intégrer leurs diminutions qu’elles deviennent naturelles; elles sont là sans qu’ils les remarquent. Mais un jour, c’est inévitable, quelque chose va de travers, comme une aggravation subite de leur condition. Alors, la résignation est en crise, et ce n’est pas sans beaucoup de peine que ces aînés retrouvent la sérénité. Sous le régime de la résignation, rien n’est définitivement arrangé.

Enfin, il y a des aînés qui vivent leurs diminutions non pas comme un défi, un problème, mais comme des occasions de s’accomplir, de faire de la saison qu’ils traversent un temps fort de leur vie. Si, comme tous les gens du troisième âge, ils cherchent à ajouter des années à leur vie, ils cherchent davantage à ajouter de la vie aux années, selon le proverbe chinois.

Ainsi, confrontés à la lenteur grandissante qu’ils éprouvent à marcher, à accomplir une besogne coutumière, à lire ou à écrire, ils développent une patience bienveillante et à toute épreuve envers eux-mêmes. Ils s’étonnent de leurs capacités à durer dans ce

qu’ils ont entrepris jusqu’à son accomplissement. Jeunes, jamais ils n’auraient pu avoir une telle patience. Se vérifie pour ces aînés le vade-mecum des grands optimistes : Qui perd gagne.

Dans le déclin de leurs forces, ces aînés trouvent une autre occasion, celle d’aller vers leur coeur profond pour découvrir ce qu’il y a dedans. En les dépouillant de leur ego et de ses masques, leurs pauvretés existentielles, comme des outils d’archéologue, mettent en lumière leur vrai moi, ce qu’ils ont d’inaltérable, de singulier, de divin.

Justement, leurs pauvretés, ainsi considérées, sont comparables à l’agir de Dieu en faveur d’Israël en marche vers la terre promise. Une intervention à ne pas oublier selon la consigne de Moïse à son peuple : « Tu te souviendras de toute la route que le Seigneur ton Dieu t’a fait parcourir depuis quarante ans dans le désert, afin de te mettre dans la pauvreté; ainsi il t’éprouvait pour connaître ce qu’il y avait dans ton cœur. » Deutéronome 8, 2)

En les dépouillant progressivement de tout ce qu’ils ne sont pas en vérité, les pauvretés sont les maîtres de ces aînés. Elles leur en apprennent plus sur eux-mêmes que tous les livres de sciences humaines. Faisant l’expérience décapante et tout à la fois enseignante, révélatrice de leurs pertes, ces aînés leur disent tout bas, pour ne pas être contraints d’aller en psychiatrie : « Merci à vous, pauvretés, merci à vous! »