La joie par excellence dans la famille, c’est La joie de l’amour. Tel est le titre de l’exhortation apostolique du pape François sur la famille. Les enfants et les parents connaissent beaucoup d’autres joies : la santé recouvrée d’un membre, l’augmentation des revenus des parents, une belle réussite scolaire d’un enfant en difficulté d’apprentissage, de nouveaux amis, etc.

Mais la joie de l’amour les dépasse toutes : c’est la joie des joies. Sa richesse est telle qu’elle tient du mystère. On la voit, on la goûte, mais sans pouvoir toujours expliquer pourquoi elle est là, même au milieu des tempêtes. Ainsi, deux frères se querellent toujours. Ils ne sont d’accord sur rien, mais jamais l’un ne va sans l’autre, ils sont des inséparables. Car il n’y a pas pour eux de plus grande joie que d’être ensemble. En eux se réalise parfaitement le proverbe africain : Dans la forêt, quand les branches se querellent, les racines s’embrassent.

Un autre exemple de la joie mystérieuse dans la famille. C’est la célèbre parabole de l’enfant prodigue de retour à la maison (Lc 15, 20-32). Si le père avait écouté sa raison, apercevant de loin le fils qui s’en vient, il se serait dit : « Qu’est-ce que je vois? C’est clair qu’amaigri et en haillons comme il l’est, il ne revient pas par amour pour moi, mais parce qu’il a faim. Est-ce que je l’accueille quand même? » Le père n’a pas réfléchi, il n’a pensé à rien. N’écoutant que son cœur, il court se jeter à son cou et le couvre de baisers. C’est une chose qu’il n’avait jamais faite à l’aîné, pourtant resté à son service avec une invincible fidélité. La joie que donne au père le jeune dévoyé surpasse de beaucoup celle que lui donne son frère en tout point correct. Que comprendre de cette joie? C’est un mystère. Elle est divine : elle prend sa source en Dieu. Il la vit le premier : « Il y aura, déclare Jésus, de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de conversion.» (Lc 15,7)

La joie dans la famille est, pour une bonne part, un mystère. Elle n’est en rien absurde, ce n’est pas un non-sens qui heurte la raison, mais elle la déstabilise jusqu’à la mettre en colère, comme on le voit chez l’aîné de la parabole.

La joie de l’amour dans la famille tient du mystère, mais tout autant du miracle. De fait, tant de facteurs sont un danger pour elle : un accident qui rend un membre handicapé pour la vie, des malentendus de toute nature, une promesse des parents non tenue, un mot malheureux qui dépasse la pensée, etc.

Mais le danger le plus courant et le plus grave, c’est la comparaison d’un enfant à un autre ou encore à un parent. Soit pour le stimuler, soit pour le corriger, on lui donne un modèle à imiter. Sa valeur tient à sa ressemblance à l’autre. Quelle bêtise! C’est le déni radical et mortifère de la singularité de chaque personne. « Car chacun de nous, a enseigné Benoît XVI, est le fruit d’une pensée de Dieu. Chacun de nous est voulu, chacun est aimé, chacun est nécessaire. »

Que chacun de nous soit le fruit d’une pensée de Dieu est une révélation inouïe absolument inaccessible aux non-chrétiens. S’interrogeant sur la vie en Dieu, Aristote enseignait que « l’intelligence et l’intelligible s’identifient ». Cela veut dire que Dieu se pense lui-même et que ni vous ni moi ne sommes sa pensée.

La comparaison d’un membre à un autre blesse gravement son unicité, au point que son existence, de nécessaire, comme le dit Benoît XVI, devient simplement utile, comme un outil dont on se sert à l’occasion. La comparaison d’un membre à un autre dans une famille est une parole. Elle lui dit : « Ne prends pas d’initiative sans l’approbation de l’autre; ne te permets pas d’avoir des opinions ou des croyances différentes des siennes; n’attire pas l’attention sur toi quand il est présent; si tu connais un échec, c’est uniquement de ta faute, l’autre n’y est jamais pour quelque chose; ne trouve rien à dire si l’on te met de côté. »

Comment guérir des blessures à la joie de l’amour causées par la comparaison? C’est encore par l’amour, l’amour qui excuse tout (1 Cor 13, 7). C’est ainsi que l’enfant blessé se dit : « Mes parents ont été élevés en ayant été comparés eux aussi; ils ont fait de leur mieux; il est impensable qu’ils ne m’aient jamais aimé; mieux vaut aimer mal que de ne pas aimer du tout; ils se sont comportés exactement comme l’école et l’ensemble de la société : comment le leur reprocher?

Il n’y a pas que l’amour qui excuse tout qui puisse guérir les blessures subies à cause de la comparaison : il y a encore l’amour qui ne plastronne pas, qui ne s’enfle pas d’orgueil (1Cor 13, 4). À la dernière cène, Pierre a blessé les autres apôtres en se comparant à eux avec quelle suffisance! S’adressant à Jésus devant eux, il a déclaré hautement : « Même si tous tombent à cause de toi, moi je ne tomberai jamais. » (Mt 26,33)

Que fera Jésus pour soigner cette blessure? Ce sera par une question posée à Pierre devant six compagnons, huit jours après sa résurrection, sur les bords du lac de Tibériade. De toute évidence, la question renvoie à la comparaison que Pierre s’est permis de faire à la dernière cène : « M’aimes-tu plus que ceux-ci? » (Jn 21, 15) Son orgueil ayant été mis à mal par un triple reniement, Pierre répond simplement : « Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime. » Cette humble réponse met un baume sur la blessure présente dans le cœur des autres. Le Maître vient de ressusciter la joie de l’amour chez les siens.