Un nom

Après trois ans d’existence, nous avons baptisé notre communauté. Nous l’avons appelée Le Désert. C’était en 1974. Pourquoi Le Désert ? En souvenir, bien sûr, de l’expérience d’Israël, en transit au désert, depuis l’Égypte jusqu’à la Terre Promise. Une saison longue de 40 ans, mais pendant laquelle s’est forgé le peuple de Dieu, entre révolte et adoration, sous la gouvernance de Moïse et d’Aaron.

Cette expérience d’Israël a été aussi, quand on y regarde en profondeur, celle de l’Église québécoise de 1960 à l’an 2000. Car cette Église est passée, en quatre décennies, de la chrétienté à la modernité, sous la gouvernance de Jean XXIII et des Pères du concile Vatican II. Elle est passée d’un terrain qu’elle remplissait de ses œuvres et de son discours à un terrain où elle se trouve en marge, à des œuvres quasi insignifiantes et à un discours peu écouté. Mais elle a appris à vivre dans la modernité, sans crainte et même avec sérénité.

Par solidarité avec l’Église du temps, nous nous sommes donc appelés « la communauté du Désert ». Un nom qui nous est resté, car notre communauté ne peut pas compter, même après 35 ans, sur ses ressources humaines toujours dérisoires, mais elle doit s’appuyer uniquement sur l’action généreuse de Dieu. Avançant par un chemin que Dieu, matin après matin, doit toujours aplanir devant nous (Ps 5, 9).

Un charisme

En quoi, d’un virage à l’autre, c’est toujours le Désert ? Qu’est-ce qui reste quand tout change ? Quel est le noyau dur du Désert qu’on retrouve à travers toutes ses mutations ? Qu’est-ce qui permet, par exemple, aux anciens membres de la Communauté de se reconnaître encore dans la vie du Désert d’aujourd’hui ? Quel est, en d’autres mots, le charisme de la Communauté ? Le charisme de la fondation. Le matin du 5 août 1971, à la proclamation de la parole de Dieu lors de l’Eucharistie de 11 h, à Saint-Benoit-du-Lac, le fondateur du Désert a a entendu clairement une voix, celle de Jésus. Il l’a reconnue comme authentique parce qu’elle disait la même chose que l’Évangile qui était chanté. Parce qu’elle avait une douceur en même temps qu’une force ineffables. Parce qu’elle l’interpellait avec une totale ouverture, en ce sens qu’elle lui laissait toute liberté de répondre ce qu’il voulait. Parce qu’elle ne l’a pas perturbé ou troublé, même si elle était directe et solennelle. Parce qu’elle le tournait vers un avenir aussi imprévu que mystérieux. Et surtout parce qu’elle était tout le contraire d’une culpabilisation pour la distance qu’il avait prise d’avec Jésus en marchant à sa suite.

Voici le dialogue intérieur de l’Évangile fondateur : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? – Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. – Heureux es-tu, Simon Fils de Jonas, car ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon père qui est aux cieux. Et moi je le déclare : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église. » (Mt 16, 17-18) Le charisme de la fondation du Désert, c’est donc la joie dans la vérité. La vérité de Jésus : « Heureux es-tu, a dit Jésus au fondateur, de connaître par révélation cet homme qui te parle. »

Toujours la même journée, le soir, le charisme a pris toute sa mesure. Voici comment. Dans ma chambre, au monastère, un religieux est venu me trouver. Et, pendant une demi-heure, il s’est vidé le coeur, en décriant un confrère sans pitié. Un défoulement en règle qui m’a ennuyé. Je n’étais pas venu au monastère pour entendre ça. Mais voici qu’à la fin, au moment où le religieux me quittait, je me suis reconnu en lui. J’ai reconnu ma vérité. J’étais un homme profondément marqué par l’orgueil qui n’hésite pas à mettre l’autre sous ses pieds quand il se sent menacé par lui. Car c’était bien l’image que me donnait ce religieux.

A peine laissé seul, dans ma chambre, j’ai été emporté dans la joie la plus grande de toute ma vie. Me voir pécheur, dans ma vérité propre, mais sous le regard de la tendresse de Dieu, a libéré le ciel en moi. Rien de moins. Une joie parfaite.

La joie dans la vérité de Jésus reconnu comme le Fils du Dieu vivant et celle de la vérité de l’être humain reconnu comme un pécheur aimé, voilà le charisme de la fondation. La joie dans la vérité. C’est notre devise.

Une mission

Le charisme de la fondation donne à une communauté de vivre un mystère de Jésus en particulier. Pour la communauté de François, c’est le Christ pauvre. Pour celle de Dominique, le Christ enseignant. Pour celle de Marguerite d’Youville, le Christ soignant. Un mystère du Christ qui, sans exclure les autres, les récapitule et les colore.

Pour nous du Désert, le mystère du Christ, c’est le Christ heureux, qui exulte sous l’action de l’Esprit saint (Lc 10, 21), qui proclame les Béatitudes (Mt 5, 3-11), qui nous parle pour que sa joie soit en nous et qu’elle soit parfaite (Jn 15, 11), qui console nos coeurs affligés en nous promettant une joie que nul ne pourra nous ravir (Jn 16, 22).

Le charisme d’une communauté, quel qu’il soit, cimente ses membres les uns aux autres, en les tournant ensemble versune figure du Christ, mais en les tournant aussi vers le monde. Le charisme est donné pour qu’on se donne. Le charisme fait vivre un mystère du Christ pour qu’on en fasse vivre les autres. Ultimement, c’est pour la mission que l’Esprit donne un charisme à une communauté. Une communauté ne perçoit pas son charisme comme une chance, mais comme une responsabilité. Un bien à partager. L’ayant reçu, elle l’offre au monde. Le charisme n’est qu’en transit entre ses mains.

Or, le monde a un besoin inassouvissable de joie dans la vérité, car « le sentiment de honte est à la base de notre civilisation occidentale » comme l’écrit, dans Survivre, Bruno Bettelheim, un psychanalyste juif, rescapé des camps nazis. Le sentiment de honte qui s’exprime par une critique de nous-même sans retenue. Une autoflagellation impitoyable : tous les torts de la planète proviennent de nous, Occidentaux.

L’Église n’est pas en reste. Surtout celle qui a été ébranlée par le modernisme, au passage du XIXe au XXe siècle. Parlant aux prêtres, Pie X disait sans ambages : « Totum malum a nobis est. » Tout le mal vient de nous. L’autoflagellation jusqu’au sang.

La honte occidentale, au Québec, ne perd pas de force ;elle redouble. Elle s’aggrave de la honte de notre histoire d’avant la Révolution tranquille, ce temps que les intellos appellent « la grande noirceur ». L’un des effets les plus pernicieux de la honte, c’est le refus d’avoir des enfants. Loin de vouloir continuer notre histoire en donnant la vie, nous souhaitons, au contraire, y mettre fin par la stérilité, tant nous en sommes si peu fiers.

Cette honte est évidemment déraisonnable. Elle n’a pas la vérité comme assise. C’est largement une construction artificielle d’une culture de la mort. La thérapie à cette honte ? La vérité. Faire la vérité sur ce qui nous amène à nous en prendre à nous-mêmes avec un acharnement maladif. À nous haïr d’une façon convulsive. Mais le recours à la vérité ne suffit pas pour guérir de la honte. Ce pourrait être finalement un exercice abstrait, théorique. Cette honte qui couvre le visage (Ps 44, 16), nous avons besoin de plus que la vérité pour la dépasser. Outre la vérité, il nous faut la joie. La joie manifestée, irradiant nos traits humains durcis par une honte existentielle.

Humblement, la communauté du Désert met de son mieux son charisme – la joie dans la vérité – au service d’un monde meilleur. Depuis les origines jusqu’à aujourd’hui. Quand les membres du Désert étaient tous aux études, l’œuvre de la Communauté était forcément restreinte. Quelques week-ends par année pour des jeunes de 18 à 30 ans ; quelques centaines de jeunes y ont pris part. Depuis 1994, cette œuvre a pris de l’ampleur, avec le programme des Jeunes volontaires ; près de 150 à ce jour, que nous avons envoyés en Amazonie péruvienne pour un stage de six mois, après une préparation intensive de trois mois à Victoriaville.

Cette œuvre des jeunes est toujours aux couleurs du Désert : la joie dans la vérité. Tous les témoins de cette œuvre nous le disent : ces jeunes sont imprégnés de joie et d’authenticité. Sans le savoir, car nous parlons peu de nous aux jeunes ; ils vivent du charisme de la fondation. En 1987, le Désert a fondé Prière en Église jour et nuit, un service ecclésial de prière à domicile. Des fidèles s’engagent à prier, une fois le jour ou une fois la nuit, pour une portion de leur Eglise diocésaine : les mourants, les agents et agentes de pastorale, les exclus, les futurs mariés, les femmes avortées, par exemple. Une prière faite avec un passage du psautier. Le nombre de fidèles est d’environ 1000 personnes, dont plusieurs sont à l’extérieur du Québec. Ce sont les Associés du Désert.

En 1989, nous avons lancé cette publication semestrielle, Prière, appel d’aurore, pour animer théologiquement et pastoralement ce service de prière consacré aux Églises particulières, les diocèses. L’âme de Prière en Église jour et nuit, c’est la prière des psaumes. Or, de par le nom du livre sacré où ils sont écrits, le Livre des louanges, les psaumes sont une école de louanges de haut niveau, c’est-à-dire de joie chantée et chantante.

Mais, si élevée que soit leur joie, les psalmistes restent des hommes de terrain. Jamais, ils ne décollent de la vraie vie, faite de tous les sentiments possibles : colère, confiance, révolte, tristesse, crainte, orgueil, chagrin, apitoiement, générosité, courage.

Le charisme du Désert nous a donc amenés à répandre l’amour des psaumes, modèles de joie dans la vérité, par un service, Prière en Église jour et nuit, et par une revue, Prière, appel d’aurore, mais aussi par des publications et des retraites. Nous ne savons pas où cette œuvre va nous mener, c’est l’affaire de l’Esprit, mais c’est avec détermination que nous y sommes engagés.

Depuis janvier 1981, le Désert est responsable d’un poste missionnaire dans le vicariat apostolique de Saint-Joseph-de-l’Amazone. Le Père Yvan Boucher, qui en a été le premier missionnaire, l’anime encore, parfois seul, parfois avec d’autres membres du Désert quand c’est possible. Le Désert reconnaît en lui le charisme de la Communauté. Malgré les difficultés de tous ordres qu’il rencontre, Yvan rayonne de joie au coeur d’une fragilité débordante de sagesse, c’est-à-dire dans sa vérité profonde. Chaque année, des dizaines de témoignages de membres du Désert sont donnés lors de rencontres spirituelles à travers le Québec, à la télévision communautaire des Bois-Francs, à Radio Ville-Marie. Des témoignages de jeunes qui partagent leur joie de faire une expérience communautaire, d’assurer un service auprès de démunis, de découvrir une autre culture que la leur, dans la solidarité ou la réciprocité. Des témoignages spontanés, sans artifice, dans la vérité de leur histoire personnelle. D’autres œuvres, qui nous semblent signifiantes, sont portées encore par le charisme de la Communauté. Le Vendredi saint au soir, dans les rues de Victoriaville, l’animation du chemin de croix, qui est, en vérité, vécue comme une marche vers Pâques. L’accueil, à la maison centrale du Désert, de personnes de tout âge, soit pour un repas, soit pour un séjour d’une ou deux journées. Chaque fois, le Désert est ce qu’il est. Jamais nommé, son charisme transparaît dans le climat chaleureux et sincère des échanges. Toujours à la maisonnée du Désert de la rue Saint-Paul, une parole d’espérance est donnée aux dizaines de personnes en souffrance qui nous appellent chaque jour, de tout le Québec et, souvent, de l’extérieur. L’ouverture, jour et nuit, de l’oratoire au 90, rue Saint-Paul aux fidèles qui veulent adorer en esprit et en vérité. (Jn 4, 23) Ils sont, de tout âge, à venir passer du temps devant l’Éternel.

Tous les membres, externes et internes, chacun à sa façon, prennent part à la mission du Désert. Mais ils ont tous aussi une mission personnelle : soins de malades, animation de groupes, études et stages, travail en usine, formation de jeunes, adoption de personnes handicapées, révision de textes, accompagnement spirituel, vie de couple et de famille. Là où nous sommes, à la maison ou dans le trafic, nous sommes toujours du Désert, porteurs d’un charisme qui nous identifie dans les différences et nous rassemble dans les distances, selon le mot de l’Écriture : « Les oiseaux de même espèce vont nicher ensemble. » (Si 27, 9)

Une histoire

Pendant la première décennie de son existence, de 1971 à 1981, le Désert a grandi. Son membership a pris de la qualité. Formé d’étudiantes et d’étudiants tant de niveau universitaire que collégial, il a vécu une effervescence intellectuelle et spirituelle remarquables. Et, pour répondre aux besoins créés par ses 75 membres, la communauté a ouvert cinq maisonnées au Québec. La décennie suivante a été celle de la décroissance. Le temps de l’épreuve avant même l’épreuve du temps : le Désert avait à peine 12 ans. Il n’est plus resté à la Communauté qu’une dizaine de membres et deux maisonnées, l’une au Québec et l’autre au Pérou.

De 1991 à aujourd’hui, la communauté a repris lentement de la vitalité. Elle compte aujourd’hui 50 membres, dont la moyenne d’âge est de 40 ans. Mais le Désert reste fragile. Fragile parce que nous ne savons pas où nous allons, mais qu’importe ! N’est-ce pas Dieu qui nous mène ? (Ps 48, 15) Fragile encore parce que souvent, pire encore que d’avancer lentement, nous tournons en rond, mais qu’importe encore ! Dieu ne compte-t-il pas les pas du vagabond, tant ils sont précieux à ses yeux ? (Ps 56, 9)

Cette fragilité, qui nous colle à la peau, m’a souvent rendu triste, aujourd’hui elle me réjouit. Parce qu’elle nous rend solidaires des familles, des communautés chrétiennes et de toutes les autres communautés aînées ou nouvelles, fragilisées comme l’Église de chez nous. Nous sommes de notre temps à part entière, alors que l’individualisme exacerbé fait la vie dure à toutes les expériences communautaires, en leur imposant un hiver prolongé. Mais les jeunes, qui font le rêve d’un monde sans frontières, ont le goût ou la saveur de la sève qui finira par « printaniser » le monde.