Dans le Québec d’antan, en janvier, l’hiver prenait son rythme définitif de froid et de neige jusqu’en avril. De semaine en semaine, on savait à quoi il fallait s’attendre, la température demeurant invariablement robuste.

Maintenant, avec les changements climatiques, elle est devenue molle. En vingt-quatre heures, ce peut être un va-et-vient de neige et de pluie avec, parfois entre les deux, du verglas, dont le plus dévastateur fut celui de janvier 1998. On ne sait plus à quoi s’attendre. On vit dans l’incertitude du temps, contrairement à nos ancêtres, et plus encore, on vit le temps des incertitudes, ce qui aurait été impensable pour eux. Que d’évidences et de certitudes du passé sont maintenant rangées au musée! Voici quelques exemples.

La langue n’est plus la gardienne de la foi. L’histoire n’est plus maîtresse de la vie; on se demande même à quoi elle sert. Vivre seul n’est plus le fait d’une infime minorité : depuis 2017, c’est devenu la condition de la majorité au Canada. On ne dit plus : l’œuvre de chair ne désireras qu’en mariage seulement, mais en mariage ou autrement. L’homme n’est plus le chef de la femme. Les personnes homosexuelles ne sont plus des déviantes. La liste des certitudes mises à mal ne cesse de s’allonger.

Les trois sommets de l’homme, décrits de manière inégalée par Cervantès dans Don Quichotte, le rire, la douleur et la noblesse, se perdent maintenant dans les nuages.

Il reste du passé les éternelles questions : qui suis-je? où vais-je? pourquoi? Nous nous posons ces questions essentielles quand nous arrêtons de courir, ce qui est, me semble-t-il, plus rare que jamais, et les réponses à ces interrogations sont plus que jamais incertaines.

Comment réagir « quand nos certitudes s’effilochent et que nos interrogations sur l’essentiel se multiplient ?» (Benoît Garceau, ex-professeur de philosophie et de théologie)

En simplifiant la réponse, en court-circuitant les nuances, je dirais qu’il y a deux réactions au temps des incertitudes. La première, nous la subissons dans l’attente plus ou moins consciente d’un leader qui ramènera dans l’actualité les évidences et les certitudes du passé. Cette attente fait le lit à « un populisme irresponsable ». (Pape François)

De fait, le populiste vient sans tarder. De haut – de quel haut? -, il juge très négativement le temps des incertitudes, là où est rendue l’histoire. Mais, justement, pour lui l’histoire ne sert à rien. Le passé n’a rien à lui apprendre et, comble de paradoxe, c’est dans le passé qu’il vit. Alors que le plus connu d’entre eux, Donald Trump, répète pompeusement que ce qu’il fait est un

sommet, du jamais vu, il répète l’histoire à force de l’ignorer, dirait Raymond Aaron, et dans ce qu’elle a de plus sombre : la suprématie de l’homme blanc et la domination absolue sur la nature.

Bref, Donald Trump est le total contraste du premier président américain. Washington parlait très peu en public et il était incapable de dire un mensonge. Son successeur depuis janvier 2017 ne cesse de parler et est incapable de dire la vérité.

L’autre réaction au temps des incertitudes, la seule qui soit saine, est « de pratiquer un authentique détachement, écrit Albert Nolan, dominicain sud-africain, par rapport à nos idées et à nos certitudes. » Nous sommes accrochés à des certitudes absolues; « c’est fondamentalement comme nous accrocher à nos biens parce qu’ils nous procurent la sécurité ». C’est, dit-il, « une forme d’esclavage ».

Où trouver la sécurité qui nous permet de pratiquer ce sain détachement ? C’est au fond de notre être, aux sources de notre existence, ce qui se fait par la méditation, un exercice plus aisé chez les aînés. Car, comme le dit Saint -Exupéry : « En vieillissant, on médite. »

Les aînés sont les plus déstabilisés par le temps des incertitudes, d’une part, et ils sont les plus aptes à méditer, d’autre part. Je les invite donc à s’arrêter et à descendre en eux-mêmes, jusqu’aux racines somnolentes de leur être, afin de les faire passer de l’hiver au printemps. La sève montera dans le vieux tronc de leur vie et les fera plier sous le poids des fruits.