J’ai demandé à un prêtre, responsable de trois paroisses de la Côte-Nord, de me parler de son Église. « Je tiens la main d’une mourante, m’a-t-il répondu avec autant de résignation que de détermination, et je la tiendrai jusqu’au bout. » Ni malade, ni âgé -il avait à peine 40 ans- ce pasteur, en pleine forme, faisait un constat désespéré de sa communauté chrétienne. Il avait l’air de savoir où son Église s’en allait : au cimetière.

J’ai écouté ce confrère sans réagir, mais je n’ai jamais oublié sa réponse à ma question. Une question à laquelle je réponds aujourd’hui pour l’Église de Nicolet, qui vit en milieu rural. Mon Église ne va pas au cimetière mais aux soins intensifs. Car elle est assez malade pour me préoccuper sérieusement. C’est le diagnostic, me semble-t-il, que nous pouvons faire, à moins d’être sourd à la respiration de notre Église et insensible à son pouls.

De quoi souffre-t-elle ? De plusieurs maladies, comme l’individualisme et le vieillissement. Mais c’est un mal en particulier que je veux signaler ici. Notre Église souffre de streptocoque de type A, c’est-à-dire de la bactérie mangeuse de chair.

Notre Église faites de pierres vivantes (I P 2, 5) est malade de l’église faite de pierres et de mortier. Car ce dont cette Église, faite de fidèles, a besoin pour vivre est consacré à la toiture, aux fenêtres, aux assurances, au chauffage, à l’entretien récurent. Les responsables de la pastorale ne suffisent plus à la tâche. Ils sont de plus en plus débordés. Il faudrait investir massivement pour leur venir en aide, mais le bâtiment est omnivore. Nous assistons, en Église, à un véritable détournement de fonds.

Les constructions de pierre que nous avons faites ou que nos ancêtres ont faites nous sont chères. Érigées de peine et de misère, elles témoignent de notre foi. Elles sont sacrées. Mais elles peuvent disparaître sans que pour autant la foi ne disparaisse. La foi les a fait naître, la foi peut leur survivre.

À la destruction du temple de Jérusalem, Israël a vécu un traumatisme national indescriptible. Mais ce fut sa chance. Sa foi en devint ainsi plus universelle et plus spirituelle.

L’église de plusieurs villages dans un avenir prévisible sera fermée. Pour les fidèles, le choc sera difficile à vivre. Mais j’aimerais leur rappeller la parole d’un ancien évêque de Rimouski, Louis Lévesque (1967-1973), qui célébrait la dernière messe dans la chapelle de l’École Normale des Ursulines, attérrées par la fin de leur noble institution. « Je serai pessimiste, leur a dit le pasteur, le jour seulement où j’apprendrai que Dieu ne m’aime plus. »

Ce n’est pas moi qui dirai au diable la tritesse, quand le prêtre dira à la fin de la messe : « Allez… » et que ce jour-là, avec les fidèles, l’église partira à son tour. Mais cette tritesse ne pourait-t-elle pas se changer en joie (Jn 16,22) si les sommes d’argent épargnées par le départ de l’église étaient consacrées à la pastorale du village même ? Car si l’église de pierre nous est chère, combien plus le sont les enfants et les petits-enfants qui n’ont pas fait la rencontre du Christ depuis des années, à supposer même qu’ils l’aient faite un jour.

Le village dont l’église sera fermée à une chance de bâtir, non pas simplement une église autre mais une autre église.