Le moment est favorable pour réfléchir sur la présence de l’islam au Québec, alors qu’il y a un courant de sympathie pour les réfugiés. Pour le moment, nous avons dépassé la polémique des accommodements raisonnables dans la fonction publique. Ce temps de sérénité que nous connaissons doit être mis à profit pour entreprendre une réflexion sur la laïcité de l’État québécois. Laquelle voulons-nous : une laïcité à la française, fermée, ou à l’américaine, ouverte?

Beaucoup d’entre nous sont des inconditionnels de la laïcité française qui, fait unique en Europe, est inscrite dans la Constitution du pays. Or, huit Français sur dix estiment qu’en ce moment, la laïcité est attaquée. De fait, on en parle sur toutes les tribunes, et les réactions vont de la perplexité à la stupeur. La laïcité ne va plus de soi; c’est fini le temps où l’on pouvait concevoir la République vivant sous le régime de la laïcité, tel que consigné dans la loi de 1905. C’est la présence massive de l’islam, avec ses revendications à la différence, qui crée une fissure dans le mur de la laïcité réputé imperméable.

Deuxième religion en France après le christianisme, l’islam est devenu une constituante du pays, incontournable, avec ses quatre à cinq millions d’adeptes et ses quelque 2 500 lieux de prière, qu’il s’agisse de simples salles de prière ou de véritables mosquées.

Plusieurs Français se montrent sensibles à l’analyse du philosophe Pierre Manent, doutant que la loi sur la laïcité, outil né en 1905 d’une querelle propre au monde judéo-chrétien, puisse seule faire face au défi inédit de certaines formes d’islam. Faudrait-il récrire cette loi, un monument pourtant sacré? La question commence à se poser.

Il faut reconnaître « que l’esprit de la laïcité prend l’eau partout dans le monde, sous la pression des revivals religieux, là où ils régnaient il y a encore 50 ans ». (Régis Debray) L’islam n’est donc pas le seul facteur de la mise à mal de la laïcité, mais il en est aujourd’hui le fer de lance.

La présence musulmane au Québec croît d’une manière exponentielle. À l’ouverture de la première mosquée, en 1965, à Saint-Laurent, on comptait moins de 5 000 membres. On en  dénombre aujourd’hui près de 300 000 et 140 lieux de culte.

Est-ce que les musulmans peuvent adapter leur foi aux valeurs laïques de l’État québécois? Je crois que oui, mais à la condition que la laïcité soit ouverte, comme l’a recommandé la Commission Bouchard-Taylor, et non pas fermée comme le veut le Mouvement laïque de langue française. Tout durcissement des valeurs laïques aurait comme effet pervers de provoquer un refus identitaire de l’islam : une bombe à retardement. Ce repli est d’autant plus à l’horizon qu’il y a bel et bien une recrudescence du conservatisme dans l’islam, selon la fondatrice de l’organisme Espace féminin arabe, Khadija Darid.

S’il est légitime de demander aux musulmans d’adapter leur foi à notre laïcité, il est urgent de nettoyer notre esprit des préjugés envers leur religion, parfois réputée intégriste.

« Combien, parmi les plus religieux et les plus conservateurs, vont jusqu’à l’intégrisme? L’estimation la plus courante est de 3% des 300 000 musulmans québécois. Ceux qui auraient une tendance au djihadisme : 3% des plus radicaux. C’est dire que 97% des musulmans québécois n’ont rien à voir avec les intégristes et 99,9% n’ont rien à voir avec les djihadistes. » (L’actualité, mars 2016)

L’islam est porteur d’un message qui, si nous l’écoutons, peut nous faire grandir en humanité ou, tout au moins, dans l’appropriation de notre fond chrétien. Je pense au grand orientaliste Louis Massignon (1883-1962). C’est en étudiant avec amour l’islam qu’il est redevenu croyant car il avait abandonné la foi de ses origines.

Nous chrétiens, nous avons besoin de converser avec les musulmans et les musulmanes, dans le calme généré non pas par la clarification de la vérité – à qui a été faite la vraie révélation : à Jésus ou à Mahomet ? – , mais dans la proximité du mystère d’un Dieu unique.