Je vous partage ce que je comprends de vous. Peut-être qu’il vous serait utile d’avoir l’écho qu’ont vos propos chez un aîné. Vous parlez souvent et fort. Certains jours, vous êtes de toutes les tribunes médiatiques. Le sujet de votre discours, il est vrai, est d’une telle importance pour le Québec qu’il ne saurait être surestimé. Il est la réponse à une question que tout le monde se pose à cause de la présence parmi nous d’une multitude de migrants : qui peut garantir notre identité nationale dans la diversité des cultures?

Chacune de vos formations répond : « C’est moi! » Et, de part et d’autre, le ton est ferme, énergique; aucune de vous n’est impressionnée par le défi colossal que représente la préservation de notre être québécois, mis à l’épreuve par un flux migratoire sans précédent.

Vos réponses ne sont pas en l’air, elles sont justifiées par la conception réfléchie de la nature de l’identité.

Pour la droite, l’identité – je reprends les mots de Bruno Chenu – se construit par « un effort constant d’unification, d’intégration, d’harmonisation, de convivialité ». C’est à cet effort que se consacrent les chefs de partis politiques, en se posant toujours la même question à l’arrivée des immigrés ou des demandeurs d’asile : « Avons-nous les moyens de les intégrer? » C’est une question venant de la droite : l’autre est une menace à notre identité, il est d’office exclu.

Pour la gauche, l’autre, au contraire, est un enrichissement de notre identité, car celle-ci se construit par « un effort constant […] d’assimilation, encore selon Bruno Chenu, par lequel un individu ou un groupe se rend semblable à l’autre ». Ainsi, soucieux des sensibilités religieuses des musulmans, le Québec affinera son choix de la laïcité.

Malgré leur valeur, vos visions respectives de l’identité ont de si graves limites qu’elles sont, je pense, à rejeter. Car, « une analyse psychosociologique, a rapporté Bruno Chenu, révèle qu’il n’y a d’identité que paradoxale ». En effet, « elle est faite de l’identique et de l’autre, de la similitude et de la différence1 ». À droite, l’identité durcit; à gauche, elle se décompose ou pourrit, et c’est entre les deux qu’elle mûrit.

Si vous rapprochiez l’une de l’autre vos visions de l’identité, les rendant complémentaires, vous auriez d’elle une perception intégrale et dynamique. Ce serait la fin de vos affrontements qui n’ont apparemment pas d’autre objectif que de déterminer quelle est la plus forte, la droite ou la gauche. Du même coup, vos combats s’élèveraient au niveau des débats dont l’objectif est la recherche de compromis.

Mais il serait souhaitable, tout à fait désirable du point de vue de l’identité nationale, que vous alliez plus loin encore, que vous passiez du débat au dialogue. Car celui-ci est plus riche, plus

constructif, plus apaisant, moins conflictuel que celui-là. Certes, dans le dialogue, « la dimension du débat n’est pas du tout exclue, a observé Bruno Chenu, mais elle intègre une pratique plus large, plus cool, comme on dirait aujourd’hui, plus décontractée ». On peut se tirailler au niveau des émotions, des sensibilités mais, au fond, on dialogue afin de finir par s’entendre. C’est ce que dit un proverbe africain : « Dans la forêt, quand les branches des arbres se querellent, leurs racines s’embrassent. »

Permettez-moi de revenir à l’objet de cette lettre, à la question initiale : qui peut garantir notre identité nationale dans la diversité des cultures? La réponse vous divise, souvent rudement au point de tourner parfois à la violence verbale, sinon physique, comme on l’a vu à Québec le 20 août dernier. Les migrants ont fui la guerre, une guerre dont, par surcroît, ils sont l’enjeu, et ce n’est pas pour la retrouver au Québec. C’est une infernale fatalité. De grâce, épargnez-la-leur.

Un mot pour conclure : quand on approfondit tous vos combats, il semble que tout se joue dans une certaine façon de voir notre identité.

 

1 Chenu, Bruno. Au service de la vérité, Bayard, 2013, p. 33