Monsieur Trudeau,

Vous allez de l’avant avec votre projet de légaliser, l’année prochaine, l’usage du cannabis. Bien que seulement une mince majorité hors du Québec y soit favorable et qu’au Québec, une large majorité ne le soit pas, vous gardez le cap.

Vous comprenez bien les problèmes que soulève cette légalisation, mais cela ne vous fait pas peur; au contraire, cela vous passionne. Cependant, il y a un problème qui vous a échappé, et c’est surprenant. Car il a été soulevé par Charles Baudelaire dans Les paradis artificiels, que vous avez sans doute lu au Collège Brébeuf où vous avez étudié. Reconnu en la matière, Baudelaire a écrit : « Je montrerai les inconvénients du haschich dont le moindre […] est d’être antisocial. » (Gallimard, 1961 p. 81)

J’ai fait valider aujourd’hui ce verdict sévère en demandant à des ex-consommateurs de cannabis s’il était antisocial. Unanimement, comme si c’était une évidence, ils m’ont répondu oui.

Le cannabis est antisocial contrairement au tabac et davantage encore au vin. C’est ainsi que Beaudelaire, après avoir dit que le haschich était antisocial, écrit « tandis que le vin est profondément humain». Manifestement, les gens qui suggèrent de confier à la SAQ la vente de cannabis ne savent pas ce qu’ils font. Autant remettre à la Société du cancer le marché du tabac.

De fait, même pris en gang, le cannabis rend impossible la communication vraie, elle ne peut être que superficielle. Il plonge l’usager dans une solitude profondément narcissique. Une solitude qui est l’envers de celle du moine : séparé de tous et uni à tous, dans une communion transcendante avec le monde. L’usager du cannabis, lui, dans une gang, est uni à tous et séparé de tous.

Comment alors, vous, chef d’État, pouvez-vous légaliser ce qui est antisocial? Votre projet est une entorse au contrat social, alors que vous avez mission de le protéger. Je crains que vous ne manquiez à l’une de vos graves responsabilités.

Il se peut que ma réprimande, dirait le Siracide, soit intempestive (cf. Si 20,1), mais je ne la crois pas en elle-même abusive. Toutefois, si vous la repoussez du revers de la main, je n’en éprouverai pas de rancune, comprenant bien que vous avez de sérieuses raisons, que je connais ou ignore, d’agir comme vous le faites.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Premier ministre, l’assurance de ma haute considération.

Gérard Marier, prêtre