L’avenir qui nous attend n’apparaît pas clairement. Ce qu’il nous réserve est difficile à prévoir. S’il est certain qu’il nous apportera du neuf et du bon, est-ce que le neuf sera bon et le bon sera neuf? Qui peut le dire raisonnablement?

Ce qui brouille l’avenir, ce sont nos efforts pour le préparer. Ils sont devenus plus fragiles que jamais. Aujourd’hui pertinents, solides, efficaces, ils seront demain souvent renversés, contre-productifs.

Mais on n’ose pas le reconnaître. Il suffit d’entendre les bilans que dressent les élus à la fin de la session, les chefs d’entreprises à la fin de l’année, les chercheurs à la fin de leur mandat : que de progrès dans toutes les directions ont été faits! Dans une société laïcisée, on ne dit pas : « Alléluia! », mais : « Alouette! »

La vieillesse, elle, fait entendre tout autre chose, selon Éric-Emmanuel Schmitt. Elle est « comme l’enfance, elle s’avoue vulnérable et, par là même, devient intelligente. Rien ne rend plus sot que l’illusion de la force, l’illusion du pouvoir, l’illusion du savoir. »

Si la manifestation de la vulnérabilité est une « qualité » des aînés, c’est parce que le processus pour se libérer du mécanisme subtil de vouloir être conforme aux attentes des autres est aussi long que lent. Il faut des années pour y arriver : c’est la réussite des aînés. « Ils sont devenus tellement eux-mêmes, écrit encore Éric-Emmanuel Schmitt, qu’ils survolent les tabous, les convenances, la bienséance, la bien-pensance, osant proférer ce qu’ils croient et se moquant d’être jugés. »

La reconnaissance de ces deux qualités des aînés, une grande liberté et une véritable intelligence, faite par l’auteur de Plus tard, je serai un enfant, brise le cliché sur les personnes âgées. Elle restaure leur vitalité et leur attribue un rôle dans les avancées de la civilisation, car elles ont beaucoup à donner grâce à ces deux qualités, fruit d’une longue expérience.

Le pape François ira plus loin encore. Lors de l’un de ses nombreux entretiens avec le philosophe Dominique Wolton, il a déclaré : « Ceux qui feront avancer la civilisation ne sont pas les adultes […], des gens mûrs. Non, les protagonistes seront [en se référant aux aînés et aux jeunes] ces deux catégories-là. »

Le progrès civilisateur ne sera plus l’affaire des 30-60 ans, mais des générations avant et après eux. C’est un discours renversant au propre et au figuré. Mais le Pape s’empresse d’ajouter une condition incontournable qui est, en même temps, la manière d’arrimer les deux catégories l’une à l’autre : « Si les vieux rêvent et racontent leurs rêves et que les jeunes s’en emparent pour les porter en avant. »

Lui-même a beaucoup de rêves qu’il partage volontiers dans ses écrits et ses discours. En voici trois. Le rêve qu’on en finisse d’exploiter la terre de façon irresponsable. Le rêve qu’on abatte les murs entre nations, religions, générations, institutions. Le rêve qu’on mette la famille au sommet des institutions à chérir. Or, justement, les jeunes vont s’emparer de ces rêves qui les séduisent et les porter en avant. Car ils carburent au vert, s’élèvent contre ce qui enferme, emprisonne, exclut et sont attachés à la famille, désirant en fonder une.

Mais il n’est pas courant que les aînés aient spontanément des rêves que les 15-25 ans veulent réaliser. Nous, du troisième âge, sommes attachés au passé à des degrés variables et avons de la difficulté à modifier nos habitudes et nos croyances, de sorte que nos rêves sont peu inspirants pour la jeune génération. Heureusement que celle-ci se porte volontaire pour notre mise à jour. Leur méthode pour y arriver, ils ne l’ont pas inventée, ils l’emploient par instinct, juste en suivant leur penchant naturel : c’est la raillerie, qui est un trait de la jeunesse, comme l’a déjà fait remarquer Aristote : « Ils aiment à rire et par conséquent à railler. » Et ce qu’il ajoute est précieux car cela nous permet d’accepter de bon cœur leurs moqueries : « La raillerie des jeunes est une insolence de bon ton. »

Si on considère que leur raillerie est saine, qu’ils ne veulent pas nous choquer par exprès, nous prenons de bon cœur, presque avec reconnaissance, leur ironie. Qu’ils se moquent donc de nous pour que nos rêves les fascinent quand nous leur donnons, de haut, des conseils, quand nos blagues ne les font pas rire – autre culture, autre humour − , quand nous restons sans voix en voyant leurs tatouages, leurs piercings, leurs vêtements chèrement misérables, leurs textes qui ressemblent à un idiome archaïque, etc.

Qu’ils usent de l’ironie, soit, mais sans excès, selon le conseil de Rainer Maria Rilke à un jeune poète : « Ne vous laissez pas dominer par elle. […] Si vous vous sentez trop proche d’elle, redoutez cette familiarité croissante, et tournez-vous alors vers de grands et sérieux projets qui la font petite. »

Avec la simplicité qui m’est chère, je termine avec ces mots : « Bon. Je n’ai plus rien à dire. » Ou plutôt sí: « L’avenir n’apparaît pas clairement après les propos d’Éric-Emmanuel Schmitt et du pape François, mais ils mettent les nouveaux protagonistes de l’avenir dans une belle lumière. »