Au temps des fêtes, nous avons un besoin naturel d’offrir un bon moment de réconfort à des démunis. Ce peut être par un panier de Noël, garni largement grâce à la guignolée, ou encore par un excellent repas servi pour eux dans des centres d’accueil. On veut encore faire des cadeaux à des enfants de familles pauvres ou bien donner un concert dans des résidences de personnes en perte d’autonomie, etc. Particulièrement en ce temps, notre fond de générosité nous monte aux mains pour poser des gestes qui font le bonheur des moins chanceux que nous.

Ce besoin, qui fait de nous des gens fort respectables, n’est pas le seul à nous habiter. Il y en a un autre moins noble qui est, lui, quasi compulsif. C’est celui de consommer. Pendant deux à trois semaines, toutes les occasions sont bonnes pour manger et boire à l’excès, comme tous les prétextes le sont pour acheter à grand prix les derniers produits technologiques qu’on croit nécessaires à son bonheur. Cette culture consumériste se double d’une culture narcissique qui a un effet effroyable. Une chanson d’Édith Piaf nous en donne un reflet implacable. C’est La fête continue. Il s’agit d’un couple qui habite un logement au-dessous et au-dessus duquel des dizaines de misères se sont donné rendez-vous. Mais ça, ces amoureux ne veulent pas le voir. « Nous nous sommes donnés tous deux corps et âme. On est trop heureux pour avoir du cœur. »

Au temps des fêtes, cette chanson est d’une singulière actualité. Dans notre voisinage, des gens souffrent de faim, alors que nous nous permettons tous les excès de table, en jetant les restes à la poubelle, sans aucun état d’âme pour les voisins qui aimeraient pouvoir en profiter. Ou bien ceux-ci n’ont aucun produit électronique qui vaille, tandis que nous en jetons qui sont parfaitement fonctionnels, n’ayant pour tout défaut que d’être soi-disant dépassés.

Tout près de chez nous, des enfants se disputent le seul cadeau que la famille a reçu, tandis que nos enfants en reçoivent tellement qu’on doit les motiver à les déballer tous.

Dans les parages, des maisons sont sombres, comme toujours, alors que les nôtres, au temps des fêtes, ont des façades illuminées par d’innombrables jeux de lumières.

La misère a beau être proche de nous, elle ne nous atteint pas. « On est trop heureux pour avoir du cœur. »

Il ne s’agit pas de nous culpabiliser, ce qui est un vilain défaut, mais de nous sensibiliser au vilain défaut de nos pratiques. Le temps des fêtes a des aspects révoltants et insupportables. Mais comme l’a dit Aristote : « Nous ne sommes pas méchants, mais plutôt sots. »

Bien qu’il soit obscurci par la culture de la consommation particulièrement agressive dans le temps des fêtes, notre regard du cœur sur la détresse du monde n’est pas éteint. Il est revitalisé par des voix prophétiques, comme celle du pape François qui stigmatise « le vacarme de quelques riches » qui étouffe la voix des pauvres. « C’est le cri des nombreux Lazare qui pleurent, tandis qu’une poignée de riches fait des banquets avec ce qui, en justice, revient à tous. »

Quand une parole aussi forte trouve écho en nous, particulièrement le temps de fêtes, c’est le signe que c’est le temps de s’engager plus que jamais à l’émergence d’une société qui a du cœur.