Nous, les personnes âgées, loin de nous résigner à blanchir sous les cendres d’une existence éteinte, nous estimons n’avoir pas encore fait le plein de l’expérience humaine. Nous voulons faire de la saison avancée où nous sommes un temps fort de notre histoire. Si nous cherchons à ajouter des années à nos vies, nous cherchons aussi, selon le proverbe chinois, à ajouter de la vie à nos années.

Mais une question se pose à nous, insistante : quelle pertinence ont les personnes de notre âge dans la société d’aujourd’hui? Que pouvons-nous apporter au monde qu’il désire recevoir, qu’il attende de nous? Car ce qui a du prix aujourd’hui, c’est d’être jeune, dynamique, rapide, déterminé, prompt à apprendre. C’est là le vivier de l’âgisme, qui veut que l’addition des années ait comme conséquence inévitable la soustraction des compétences. La question de notre place dans cette société n’est pas abstraite, elle est existentielle et quotidienne.

La réponse à cette question nous divise nous-mêmes. Parfois, nous cédons à notre mise à part, à l’exclusion, non sans un fond de complicité de notre part, car cela est loin de déplaire à notre égoïsme, à notre autosuffisance, à nos peurs. Nous nous faisons alors un village à nous, clôturé, sécurisé et propre. Nous formons un tiers groupe. Nous nous appelons alors « les personnes du troisième âge ». Cette appellation nous met d’autant plus à part qu’on ne parle jamais des personnes du premier ni du deuxième âge.

D’autres fois, nous faisant violence à nous-mêmes et devenant assez courageux pour affronter l’âgisme, nous prenons une place dans la société, d’autant que reste fort en nous le désir de servir. Alors, nous faisons du bénévolat comme si c’était une profession : à temps complet. Cela nous tient en haleine. Nous nous appelons alors « les aînés ». Le nom dit notre lien avec la société; il désigne même la place particulière que nous y occupons.

Qu’est-ce qui nous fait balancer entre ces deux noms, « les personnes du troisième âge » et « les aînés », révélateurs, l’un de l’exclusion et l’autre de l’inclusion? C’est parce que nous ne sommes pas sûrs de la qualité de ce que nous pouvons apporter au monde, outre le bénévolat, dont nous n’avons pas le monopole. Nous peinons à nous convaincre que nous sommes détenteurs de deux valeurs propres qui sont de nature à enrichir le monde. La première, c’est la liberté. Les aînés « bravent le qu’en dira-t-on, observe Éric-

Emmanuel Schmitt, osant proférer ce qu’ils croient et se moquant d’être jugés1 ». La deuxième, c’est la vulnérabilité pleinement consciente, acceptée, vécue sans honte. Parlant de la vieillesse, l’auteur écrit : « Comme l’enfant, elle s’avoue vulnérable. »

Nous ne nous présentons pas au monde d’aujourd’hui avec des mains de mendiants, mais de riches. Nous avons à lui offrir une liberté qui permet de survoler « les tabous, les convenances, la bienséance, la bien-pensance » poursuit l’écrivain. Forts de cette liberté, les aînés, par exemple, ne craignent pas de confesser leur foi au milieu de personnes indifférentes à la religion, quitte à passer pour des has been. Ils se fichent de la tyrannie de la mode.

Nous avons encore à offrir au monde une vulnérabilité intelligente qui fait voir que « rien ne rend plus sot que l’illusion de la force, l’illusion de la puissance, l’illusion du savoir », selon Éric-Emmanuel Schmitt.

La fierté que nous avons d’apporter un plus au monde nous permet d’accueillir par un simple haussement d’épaules la raillerie de la société qui nous traite de vieux. En 1965, cette raillerie n’était « qu’une insolence de bon ton », comme l’écrivait jadis Aristote. Car, à cette époque, on était déjà qualifiés de vieux à 30, sans aucune malice. Aujourd’hui, on qualifie de vieux ceux qui en ont le double avec une double malice, comme si, d’une part, nous n’avions rien à offrir à la société et comme si, d’autre part, ce qu’elle nous offre maintenant, particulièrement les soins de santé, ne nous avait rien coûté.

La société peut oublier « les vieux ». Quant à nous, en y prenant toute notre place, nous oublions à jamais l’appellation « les personnes du troisième âge » pour prendre la seule qui convient : « les aînés ».

1 Eric Emmanuel Schmitt, Plus tard, je serai un enfant, Novalis, 2017, pp. 32-33