Partir à la retraite, c’est comme partir pour des vacances sans fin. Qui n’y rêve pas? On a beau aimer son travail, l’horizon de la retraite réenchante la vie, juste à y penser. Finies les contraintes d’horaires : tout le temps nous appartient. Finies les besognes imposées : toutes les activités sont au choix. Fini le stress des performances : toutes les évaluations sont pour les autres. Finies les responsabilités : on n’a qu’à s’occuper de soi. Finies les frustrations au travail : on fait juste ce qui nous plaît.

Après « adieu travail », c’est « bonjour voyages, bricolage, grand ménage, flâneries, loisirs, cuisine raffinée, lectures, créativité, bénévolat, vie sociale intense, etc. ».

Cette image de la retraite est un peu idyllique car l’âge de la retraite est aussi celui où l’on risque d’être, d’année en année, toujours plus isolé, comme ces quelques vieux arbres oubliés dans la plaine. Car on ne remplace pas ces gens avec lesquels on a vécu tant de fêtes et de travaux, de brouilles et de réconciliations, de naissances et de morts. Ils sont irremplaçables, uniques. Au deuil que vivent les personnes âgées « s’ajoute le secret regret de vieillir ». (Saint-Exupéry) Car elles vieilliront, mais elles n’osent pas se l’avouer. Et quand l’une d’elles reconnaît qu’elle est vieille, c’est dans l‘espoir que l’on dise : « Mais non! Mais non! »

Cette réserve faite, à cause de leur âge, les personnes retraitées renouent avec le bonheur, même dans la quatre-vingtaine. Contre toute attente, à 85 ans, elles se disent à un niveau de bien-être supérieur à celui de leurs 18 ans. C’est ce qu’a révélé une étude économique du Centre européen pour le bonheur social dans des travaux réalisés en 2008 dans 21 pays. C’est dans la quarantaine qu’elles ont connu le fond du baril quant au bonheur. Il vaut mieux être aux extrémités de la vie qu’au milieu, là où se multiplient les responsabilités et les impératifs de la performance.

La société a une image fort simple et peu valorisée des personnes retraitées. Elle les voit soit aux divertissements, soit au repos. Elle ne se les représente que dans ces deux postures qui les mettent hors du réseau des acteurs d’un monde meilleur.

Cette image infantilisante que l’Occident a des aînés n’est pas celle qu’a le pape François. Dans son allocution mémorable au Congrès américain, le 24 septembre 2015, il a eu ces mots inspirants : « Je voudrais aussi entrer en dialogue avec les nombreuses personnes âgées qui sont un dépôt de sagesse forgé par l’expérience et qui cherchent de diverses façons, spécialement à travers le travail bénévole, à partager leur histoire et leur vision. Je sais que beaucoup d’entre elles, bien qu’étant à la retraite, sont encore actives; elles continuent à travailler pour construire ce pays. »

L’homme qui tenait ce discours avait 78 ans. De lui le psalmiste aurait pu dire : « Même âgé, il fructifie encore, il reste plein de sève et de verdeur ». (Ps 92, 15) Félix Leclerc, quant à lui, ne démentirait pas le psalmiste : « Ce n’est pas parce je suis un vieux pommier que je donne de vieilles pommes », aimait-il à répéter.

Au jour de ses 70 ans, Ginette Reno se sentait, disait-elle, comme à 20 ans. On a compris d’elle que vieillir est une mauvaise habitude. Pour sa part, Jeannette Bertrand déplorait une coutume perverse : « Il est injuste qu’à partir d’un certain âge, nous soyons jugés sur notre âge plus que sur nos compétences! » Le nom de cette injustice est l’âgisme, cette croyance exécrable qu’arrivée à une certaine hauteur, l’addition des années provoque fatalement la soustraction des talents.

Un passage des Écritures peut éclairer la réalité des retraités. C’est au livre des Nombres; il concerne le lévite, l’assistant du prêtre au temple. « À l’âge de cinquante ans, il quittera le service actif : il ne travaillera plus. Il assistera ses frères pour faire le service dans la tente de la rencontre, mais il ne fera pas de travaux. » (Nb 8, 25-26) L’âge du lévite le rendait inapte à un service qui consistait, par exemple, au transport de charges sur ses épaules, au chargement des charriots, à la fermeture des portes. Mais il aidait les lévites plus jeunes dans des travaux plus légers.

Il en va du prêtre ou de l’évêque comme du lévite. À 75 ans, ils laissent la « corvée », le ministère actif, et deviennent des aidants pour les confrères plus jeunes. Ils ne sont pas des retraités, mais des aidants. J’aimerais bien qu’ils cessent de dire qu’ils sont retraités : ça n’a aucun fondement biblique et ça ne rend pas justice à leur ministère, car ils rendent de multiples services à l’Église.

Il en va de même de tous les aînés : on ne compte pas tout ce qu’ils apportent aux arts, aux hôpitaux, aux services sociaux, aux voisins, à leur famille, etc. Ils sont retraités de l’enseignement, de la construction, de la gestion, etc., mais ils travaillent ailleurs. Ils ne sont pas des retraités.

Parvenu à 86 ans, j’ose dire aux gens en fin de carrière professionnelle le mot de James Watson, prix Nobel de médecine, le même que celui de Thomas Friedman, éditorialiste au New York Times : « Never retire », ne prenez jamais votre retraite. Et si vous l’avez déjà prise, sortez-en, devenez des ex-retraités. Vous serez alors promus lévites au temple de la vie.