Sans être un enjeu majeur de la campagne électorale, la laïcité de l’État fera les manchettes en plus d’une occasion. Elle est un sujet incontournable, car les débats qu’elle soulève, souvent émotifs, sont loin d’être terminés. On a beau en débattre depuis des années, nous en sommes toujours à la case départ. C’est en pure perte de temps qu’on tente d’en arriver à un consensus sur l’encadrement de la laïcité, sur son mode d’emploi efficace, fonctionnel.

Les débats n’avancent pas parce qu’ils sont viciés dans leur principe, leur commencement. On donne à l’État laïc une mission contradictoire. D’une part, il doit être neutre : le libellé de la loi 62, par exemple, la toute dernière sur le sujet, nous le rappelle. C’est une loi « sur la neutralité de l’État ». Et, d’autre part, l’État doit garantir la liberté d’expression religieuse, comme le stipulent les deux chartes qu’il a établies : la Charte canadienne des droits et libertés et la Charte québécoise des droits et libertés de la personne. La loi 62 aurait dû s’intituler : « sur la laïcité de l’État ».

En rédigeant ces deux documents fondamentaux, l’État laïc s’est conformé à la vision du pape de la laïcité, Spinoza (1632-1679). Celui-ci a prôné « l’édification de l’État laïc, rappelle Frédéric Lenoir, qui garantisse la liberté de l’expression religieuse et politique ».

Un État laïc neutre, qui se tient au-dessus des religions, mais qui doit garantir leur libre exercice, c’est la quadrature du cercle. C’est une mission impossible. Et bien que cela n’ait aucun sens, on continuera de croire en un État laïc neutre. C’est dire que tous les efforts pour en arriver à un consensus « sur la neutralité de l’État » (loi 62), c’est aussi efficace que d’ « attacher un chien avec une chaîne de saucisses ». (Victor Hugo)

Les athées ont une solution toute prête pour dépasser la contradiction d’un État qui doit être neutre, tout en étant le garant de la liberté d’expression religieuse. C’est de sortir les religions de l’espace public pour les confiner à l’espace privé. Ils trahissent ainsi la pensée de l’athée notoire qu’était Spinoza, qui mettait au même niveau l’expression religieuse, comme on le voit dans la citation de Lenoir, et l’expression politique. Jamais il n’aurait accepté la réduction des religions à la seule sphère privée. Du reste, ce faisant, les athées montrent leur ignorance de la vraie nature des religions, qui n’est pas que cultuelle. Car, qu’on le veuille ou non, les religions ont toujours en elles-mêmes des éléments culturels, même pour les Lumières, ce courant philosophique du XVIIIe s., ce qui les rend irréductibles à l’unique espace personnel.

Les Lumières, il est vrai, les traitaient de sous-culture : de réalités marginales, inférieures. Mais qu’importe! Elles étaient de la culture…

La France, qui a été jusqu’à maintenant la fidèle héritière des Lumières, commence à prendre ses distances avec ses penseurs. Les religions y sont de plus en plus perçues comme des parties intégrantes de la culture. Être croyant, comme Éric-Emmanuel Schmitt, n’étonne plus. Au contraire, des œuvres imprégnées de foi, comme les siennes, commencent à faire partie du paysage littéraire, théâtral, philosophique.

De la dimension culturelle des signes religieux, le pape François tire une conclusion à l’emporte-pièce. « Quand on dit qu’il ne faut pas porter de crucifix visibles autour du cou ou que les femmes ne doivent pas porter ça ou ça, c’est une bêtise, car l’une ou l’autre attitude représente une culture. L’un porte une croix, l’autre autre chose, le rabbin la kippa et le pape une calotte… La voilà, la saine laïcité. »

On peut trouver exagérée la caution inconditionnelle que le Pape donne, par exemple, aux cultures des migrants arrivés en Europe, qui contrastent avec la culture européenne. Il faut savoir que l’Europe est aujourd’hui confrontée à la tentation du repli sur soi, à la recherche d’une identité hypothétique qui serait menacée par l’immigration. « Une société, croit le Pape, ne doit pas être homogénéisée. Homogénéiser, ce n’est jamais fécond, cela entraîne toujours la stérilité. »

Replacés dans ce contexte, du point de vue d’une stratégie, les propos du Pape sont justes. Ils sont de plus fondateurs d’une éthique. Ils légitiment l’interdit, éventuellement, des signes religieux par l’État en ce qu’ils représentent une culture. En eux-mêmes, dans leur être cultuel, ils ne peuvent qu’être garantis par lui. Les tribunaux donneraient tort à celui-ci s’il les restreignait, comme c’est arrivé avec l’article 10 de la loi 62, interdisant de porter un voile sur la tête dans les services publics.

Du reste, l’opinion publique ne s’y trompe pas. Si elle est critique vis-à-vis du voile musulman, c’est parce qu’il représente la soumission de la femme à l’homme, ce qui écorche notre culture. S’il est intégral – le niqab – , il représente pour nous un manque de transparence dans les relations, à laquelle notre culture est attachée.

L’État laïc n’est jamais neutre face aux religions. Il doit garantir leur libre expression cultuelle et réguler leur expression culturelle : deux missions complémentaires.

Si nous comprenions ce qu’est la saine laïcité, au lieu de nous perdre dans le jeu facile de la diabolisation des religions, nous léguerions à la génération qui vient une laïcité consensuelle et profondément inspirante.