Le temps des fêtes se termine le dimanche suivant le jour de l’An par l’Épiphanie du Seigneur. Il s’agit de la reconnaissance de l’enfant Jésus comme roi des Juifs par des mages venus d’Orient ((Mt 2,1-12). Cette fête était jadis célébrée à un jour fixe, le 6 janvier, et on l’appelait les Rois, en référence aux Rois mages. De là vient la galette des rois.

Dans nos sociétés sécularisées, la galette des rois appartient au folklore. Pour la plupart d’entre nous, c’est tout ce qui reste de l’héritage chrétien de l’Épiphanie. Je participe volontiers à ce rituel, ayant été quelques fois fait roi de l’assemblée, après avoir trouvé une petite figurine dans ma part de galette.

La galette des rois mérite une réflexion. Faut-il abandonner l’héritage chrétien après l’avènement définitif de la sécularisation? La question se pose. Chose certaine, cet héritage ne reviendra certainement pas tel quel, même avec le retour du religieux.

Un tel abandon serait une trahison de notre part, et croire qu’il reviendra comme nous l’avons connu, une illusion. Il y a une voie intermédiaire : revivifier cet héritage en nous d’abord et l’offrir ensuite à la jeune génération.

Comment le revivifier ? C’est ici que l’histoire des mages me revient à l’esprit. Ces personnages étaient des étrangers, des non-Juifs, et pourtant ce sont eux qui ont révélé aux habitants de  Jérusalem la naissance de leur roi.  Or, il y a de nouveaux mages, des agnostiques, par exemple. Ce sont eux qui seront, pour une large part, les acteurs de la revivification de notre héritage.

Un agnostique, le cinéaste Bernard Émond, par sa trilogie : La neuvaine, Contre toute espérance et La dotation, a donné aux vertus de foi, d’espérance et de charité une vitalité nouvelle. Un autre agnostique, Xavier Beauvois, par son long métrage Des hommes et des dieux, a renouvelé notre lecture d’un verset biblique (Ps 82,6 ), repris tel quel par Jésus (Jn 10,34) : « Vous êtes des dieux », en nous montrant des moines qui, mus par un amour divin pour les musulmans, acceptent la mort.

Ces nouveaux mages peuvent être encore des convertis tout juste sortis de l’athéisme. Ils posent sur notre héritage un regard nouveau, comme Éric-Emmanuel Schmitt dans son roman L’évangile selon Pilate, notamment dans le prologue : Confession d’un condamné à mort le soir de son arrestation.

Le grand orientaliste français, Louis Massignon (1883-1962), a redécouvert son héritage religieux : d’incroyant, il est redevenu chrétien, en étudiant l’Islam avec amour.

La revitalisation de notre héritage religieux passe parfois par sa remise en question, et non seulement par son approfondissement, comme dans les quatre exemples cités. En particulier à cause des fanatismes qu’elle a parfois entraînés et qu’elle entraîne encore, la religion est devenue suspecte. Quand nous affirmons notre foi, beaucoup s’étonnent : « Vous avez dit religion? »

La question nous dérange comme celle que les mages ont posée aux habitants de Jérusalem à leur arrivée dans la ville : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître? »  Absolument inattendue autant que cruciale, cette question a troublé Hérode et tout Jérusalem avec lui. Elle a provoqué, sous l’ordre du roi, une assemblée de lecture des Écritures, constituée des grands prêtres et des scribes. On a trouvé la réponse dans Michée : « Bethléem, […] c’est de toi que sortira le chef qui fera paître Israël, mon peuple (Mt 2,6).

Comme les chefs d’Israël ont réagi à la question troublante des mages, nous revisitons les Écritures, particulièrement l’Ancien Testament, où Dieu paraît cautionner les pires fanatismes.  C’est à cet exercice, pourrait-on dire, que le pape François s’est consacré dans la bulle d’indiction du Jubilé extraordinaire de la miséricorde. Il s’est appliqué à une nouvelle lecture de l’Ancien Testament, ce qui lui a permis d’écrire : « Patient et miséricordieux, tel est le binôme qui parcourt l’Ancien Testament pour exprimer la nature de Dieu. »

Sommes-nous assez reconnaissants pour ces gens, que j’ose appeler des mages, qui nous forcent à revitaliser notre compréhension des Écritures? Si nous avons à porter un jugement sur leur jugement, il doit donc être bienveillant.

Aucun de ces mages dont j’ai parlé ne sera présent à la célébration de l’Épiphanie du Seigneur. C’est ailleurs qu’on les rencontre : dans des productions artistiques, littéraires ou autres. Peut-être même en partageant… la galette des rois.