Est-ce bien Dieu que j’aime?

Février 2018 Gérard Marier, prêtre

-Dieu, je fais mienne la confession d’amour du psalmiste pour toi : « Je t’aime, Seigneur, ma force […], mon roc, ma forteresse. » (Ps 18, 1-2)

=J’accueille ton aveu, je reçois avec reconnaissance ta profession d’amour, mais est-ce bien moi que tu aimes ou est-ce ma puissance qui te protège? Si j’étais une muraille ou une forteresse, aimer celle-ci, ce serait m’aimer, mais je ne suis rien de cela.

« N’aimez pas Dieu pour vous-même, pour votre utilité, disait Catherine de Sienne, mais aimez Dieu pour Dieu parce qu’il est la suprême bonté digne d’être aimée. »

Tu m’aimes comme un enfant aime les bras de ses parents qui l’abritent.

-Montre-moi donc ce que ce serait que de t’aimer d’un amour d’adulte!

=Tu connais la scène évangélique de la pécheresse qui s’est invitée à la maison du pharisien, hôte de Jésus (Lc 7, 36-50). À table, elle n’a rien demandé à Jésus ni rien attendu de lui. « Se plaçant tout en pleurs par derrière lui, elle se mit à baigner ses pieds de larmes; elle les essuyait avec ses cheveux, les couvrant de baisers et répandant sur eux du parfum. »

Commentant son geste, Jésus a dit d’elle : « Elle a montré beaucoup d’amour. »

Le parfum est l’image du temps gratuit que l’on me consacre dans la prière d’adoration.

-Mais les larmes, les émotions… Ma prière d’adoration est sèche, comme une terre desséchée, sans eaux (Ps 63, 2). Elle n’est que fissures.

=Chaque fissure est recousue par le tendre lien qu’est l’Esprit, qui intercède en ta faveur (Rm 8, 26).

-Que dirait-on de mon amour pour toi si je passais le plus clair de mon temps à l’adoration?

=Avec justesse, on dirait que ton amour a tout faux, ne se donnant pas de la peine pour rendre le monde meilleur. Ton comportement serait à l’opposé de celui d’un amoureux de moi.

M’aimer, c’est, avec l’adoration et indissociable d’elle, l’action qui achève ma création. De fait, j’ai créé l’homme pour cultiver le sol et le garder (Gn 2,15), après avoir fait de la

terre un jardin. M’aime qui prend de la peine à amener à la perfection l’œuvre d’amour de mes mains. Coopérer à mes travaux, c’est me démontrer beaucoup d’amour.

M’as-tu compris?

-En partie, en partie seulement, car je ne comprends pas ce qu’est, pour toi, l’amour chez les handicapés profonds. Ils n’ont comme adoration qu’un balbutiement inintelligible et comme action pour achever la création que des mains qui s’agitent et ne servent à rien.

=Une handicapée aimait dire à tout venant : « Moi, cellules de la tête pas développées, mais cellules du cœur… » Ces personnes à la grande et simple densité d’amour ne me montrent pas de l’amour; elles font mieux : elles me montrent que je suis impuissant comme elles. Car tel est bien ce que fait de moi l’amour que je porte aux plus démunis. Il me rend tel que, si je suis protégé et sauvé, c’est grâce à tous mes disciples.

-Je t’aime, Seigneur, je suis ta force, ton roc, ta forteresse.

=C’est maintenant que tu m’aimes, comme l’enfant prodigue, métamorphosé par Gustave Thibon. Celui-ci, ayant entendu dire que l’étable tombait en ruine, que les pacages étaient vides, que la terre était en friche, qu’il n’y avait plus de serviteurs, que l’aîné était parti et que le père était malade, est revenu prendre soin de lui.