Le 8 décembre commence l’Année de la Miséricorde, qui se terminera avec la fête du Christ Roi. C’est une autre initiative, de plus d’envergure celle-là, pour changer le visage de l’Église et le rendre plus conforme à celui du Christ miséricordieux, comme nous le montrent tant de pages des évangiles.

Je pense, en particulier, à cette page de Jean qui fait le récit de la rencontre de Jésus avec une femme de Samarie au puits de Jacob (Jn 4, 4 et suiv.). Car le monde peine à reconnaître dans l’Église le visage du Christ tel que le décrit l’évangéliste. Comme la femme arrive au puits, Jésus lui adresse la parole. C’est un geste inouï, car il était jusqu’alors impensable qu’un Juif parle à une femme d’une nation honnie par Israël. Il s’empresse de susciter en elle le désir de recevoir de lui ce qu’il peut lui donner de meilleur : « Si tu connaissais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : Donne-moi à boire. » Ce n’est que le début d’une démarche que lui inspire sa miséricorde. Or, après avoir eu cinq maris, cette femme vivait en union libre et il le savait grâce à son don de prophétie. Comme nous l’avons vu au Synode sur la famille, l’Église est loin du puits de Jacob. Ce n’est pas demain qu’on la verra, sur ses horizons, donner à ses fidèles qui vivent en union libre ce qu’elle a de meilleur, comme le Christ : la communion eucharistique. Prions pour que l’Année de la Miséricorde la rapproche du puits…

Mais l’Église, c’est nous. L’Année de la Miséricorde nous interpelle.

Dans la bulle d’indiction de l’Année Sainte, le pape François écrit : « La miséricorde de Dieu est sa responsabilité envers nous. Il se sent responsable, c’est-à-dire qu’il veut notre bien et nous voir heureux, remplis de joie et de paix. L’amour miséricordieux des chrétiens doit être sur la même longueur d’onde. Comme le Père aime, ainsi aiment les enfants. Comme il est miséricordieux, ainsi sommes-nous appelés à être miséricordieux les uns envers les autres. » (par. 9)

Le Pape aurait pu ajouter : « Nous ne pouvons pas être miséricordieux pour les autres si nous ne le sommes pas d’abord envers nous-mêmes. » Ça tombe sous le sens; c’est un préalable évident. Pourtant, ce n’est que tout récemment, pour ma part, que je me suis demandé, pour la première fois, si j’étais miséricordieux envers moi-même. Ce qui a déclenché cette prise de conscience est une affirmation du célèbre moine allemand Anselm Grün. Il a écrit ces mots étonnants : « S’obliger à aimer tout en soi, même cette part d’ombre où l’on se découvre minable, tellement inacceptable. »

J’ai longuement médité ce devoir singulier, pour finalement y adhérer pleinement, en me rappelant l’attitude de Jésus envers la Samaritaine. Il l’a aimée tout entière, intégralement, telle qu’elle était. Il n’a pas fait la part des choses : j’aime ceci en elle, mais pas cela.

En nous, il y a, inextricablement liés, le noble et l’ignoble. C’est dans notre nature, nous sommes ainsi faits. Au pire, nous nions l’ignoble, nous le refoulons; au mieux, nous le tolérons, nous nous y résignons, nous faisons avec. Mais la miséricorde va infiniment plus loin que cette sagesse minimale, que ce simple bon sens. Elle nous amène à aimer également le noble et l’ignoble, car ils ont besoin l’un de l’autre. Le premier a besoin du deuxième pour ne pas s’enfler, et le deuxième, du premier pour ne pas s’écraser. Ils se rendent réciproquement un service bénéfique.

En m’inspirant de Paul qui clamait : « S’il faut s’enorgueillir, je mettrai mon orgueil dans ma faiblesse » (2 Co 11, 30), je dirai : « S’il faut se vanter, je me vanterai de mes sottises. » J’en parlerai volontiers, avec fierté, mais sans les élever à l’état de performances, comme ce prêtre qui, en se lavant les mains après l’offertoire, se proclamait le plus grand des pécheurs. Ce confrère aurait avantage à être à l’école de ce pénitent à l’humilité très particulière qui, après s’être accusé à un confesseur d’avoir eu des relations sexuelles avec des femmes, se fait demander : « Combien de fois? – Mon père, je ne suis pas venu ici pour me vanter! »

Aimer tout en nous ne signifie pas être pleinement satisfaits de nous, nous percevoir comme achevés, comme des gens auxquels rien ne manque. Nous aimer tels que nous sommes ne disqualifie pas l’horizon vers lequel il faut marcher, car nous n’avons jamais fini de devenir miséricordieux envers nous-mêmes comme Dieu l’est. Puissions-nous, jour après jour, nous mettre de bon cœur en route (Ps 84, 6), pendant cette Année de la Miséricorde!