À l’école de la sagesse, des années durant, les aînés apprennent, entre autres choses, à oublier le chemin parcouru. Bien sûr, celui-ci ne les oublie pas, quitte à inscrire sa trace indélébile dans leurs visages. C’est bien ce qu’a vu l’enfant de sept ans qui demande un jour à son grand-père pourquoi il a tant de routes dans son visage.

Qu’importe! Eux, sages et déterminés, s’appliquent à devenir, en quelque sorte, « alzheimer » de leur parcours long de plusieurs décennies, afin de dire en vérité quelque chose comme le mot de Guerric d’Igny : « Maintenant, je commence. » Moine du XIIe siècle, cet homme de sagesse recommandait d’oublier le chemin parcouru pour se mettre dans les commencements, c’est-à-dire ouvert à la nouveauté, à l’imprévisible, à l’improbable, voire à l’impossible.

Sans la connaître explicitement, c’est cette règle de vie que suivent les aînés. Êtres de l’aube, au propre et au figuré, une voix intérieure de sagesse leur dit non pas : « Je recommence » mais : « Je commence ».

« À l’enthousiasme un peu fanfaron des purs, beaucoup de psychologues, constate Jean-François Petit, préfèrent la persévérance de ceux qui essaient, parfois maladroitement, d’avancer avec courage, constance, ténacité […] car la vie ne se déroule jamais comme un long fleuve tranquille. » De fait, ils sont admirables ceux qui tiennent bon, qui vont de l’avant malgré les faux pas, recommençant jour après jour. Mais plus admirables encore les aînés qui persévèrent à commencer quotidiennement : ils participent, d’une certaine manière, à la grâce de l’éternité, définie non pas comme ce qui ne finit jamais, mais comme ce qui ne finit jamais de commencer.

Pour les personnes patientes, dont ces aînés, « le temps, écrivait Rainer Maria Rilke, n’est plus une mesure appropriée, une année n’est pas un critère, et dix ans ne sont rien ». De fait, les aînés qui se disent chaque jour : « Maintenant, je commence » ne se plaignent jamais de manquer de temps, que le temps s’enfuit, qu’il leur est compté. Ils ne sont jamais de la course contre la montre. Le temps a beau rouler vite, ils mettent chaque matin les compteurs à zéro, validant, si nécessaire, la pensée de Rilke.

Du reste, il n’est pas de plus sûr moyen pour libérer, dans les aînés, les énergies de l’espérance que d’être en mode permanent de commencement. Le commencement est en effet le vivier de l’espérance. Peu d’hommes ont fait autant de leur vie un perpétuel commencement que Martin Gray, et peu d’hommes ont porté l’espérance aussi haut que lui, une espérance que rien ne peut vaincre, même la mort. Il ne savait pas s’il

devait se dire croyant. Il n’a « jamais répondu clairement à ceux qui l’interrogeaient sur sa foi, sur Dieu, sur une autre vie, sur ce qui adviendrait après la mort ». Et pourtant…! Si l’on est fidèle à ceux qui sont morts, croyait-il, c’est-à-dire si l’on vit « comme ils auraient vécu », si on « les fait vivre en nous », alors « la vie tronquée des disparus germera sans fin ». C’est l’espérance qui a toujours eu le dernier mot dans la vie pourtant si dramatique de cet homme.

Les aînés qui ne finissent jamais de commencer sont une grâce pour eux-mêmes, mais aussi pour d’autres, surtout pour les naufragés de la vie, ceux qui n’ont plus d’espérance. Une comparaison pour éclairer mon propos. Elle n’est pas méchante, elle est juste un clin d’œil malicieux aux gens de mon âge. Ces aînés ressemblent à des renards des sables, les fennecs. Antoine de Saint-Exupéry, naufragé du désert, a suivi la trace de l’un d’eux, ce qui l’a revigoré un moment au point de lui donner de la joie. Cette trace a conduit l’aviateur « vers une étroite rivière de sable où tous les pas s’impriment en clair. […] J’imagine mon ami trottant doucement à l’aube, léchant la rosée sur les pierres. […] J’assiste ainsi avec une joie bizarre à cette promenade matinale. J’aime ces signes de vie. Et j’oublie un peu que j’ai soif… »

Les aînés des commencements peuvent réconforter des naufragés de l’existence en leur montrant qu’il y a toujours une aube en réserve pour chacune des nuits.

En élargissant la réflexion sur les aînés, en la situant dans une très large perspective, celle du monde actuel, je pense à cette parole du pape François qui nous dit son credo : « L’attention à l’égard des personnes âgées fait la différence d’une civilisation. Porte-t-on de l’attention aux personnes âgées dans une civilisation? Y a-t-il de la place pour la personne âgée? Cette civilisation ira de l’avant si elle sait respecter la sagesse […] des personnes âgées. » À la condition, à mon avis, que celles-ci, oubliant le chemin parcouru, aient la sagesse d’aller d’elles-mêmes de l’avant, en se disant jour après jour : « Maintenant, je commence. »