Le 24 juin, les « gens du pays » sont unis. Il n’y a plus de chefs et de simples citoyens; de libéraux, de péquistes ou de tenants d’autres formations politiques; il n’y a plus de blancs et de gens de couleur; de Québécois de souche et d’autres d’origines; il n’y a plus de riches et de pauvres, de savants et d’analphabètes.

À notre fête nationale, huit millions de personnes ne font qu’un. Les divisions, les distinctions, les séparations sont transcendées. Les gens du pays s’élèvent au-dessus de tout particularisme pour se réunir dans l’amour.

Je n’ai aucune peine à participer aux célébrations d’amour de notre fête nationale. Au moins en esprit, je me retrouve heureux dans les rues et les parcs, les cours de quartier et les salles de spectacle, là où les « gens du pays » se chantent leur amour mutuel. Mais il y a une célébration qui questionne mon amour du Québec. C’est la messe que je préside à cette occasion dans la cour d’une école de rang, à la périphérie de Victoriaville.

Dans le sermon sur la montagne, Jésus a prescrit la règle suivante : « Quand tu vas présenter ton offrande à l’autel, si là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande, devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère; viens alors présenter ton offrande. » (Mt 5, 23-24)

Il s’agit donc d’un frère qui m’en veut, et non pas de celui auquel j’en veux. Mon devoir n’est pas alors de surmonter intérieurement mon propre ressentiment, mais de m’efforcer de calmer le sien, et donc de faire une démarche active de paix.

Or, beaucoup de Québécois en veulent aux prêtres, depuis des décennies. S’ils aiment le pape François, ils accablent les prêtres d’ici de tous les maux : « Ils ont abusé de leur pouvoir exorbitant, notamment en commandant aux femmes d’avoir des enfants en attendant de violer ceux-ci un jour. » Un exemple parmi d’autres.

Comment calmer leur colère contre les prêtres avant de présider la célébration de l’Eucharistie? Je m’empresse de dire que je ne parle pas de la centaine de personnes que j’ai devant moi pour cette célébration, mais des Québécois par tout le territoire. Car je me sens aimé par les fidèles de la cour d’école.

Ce que je dis aux gens qui en veulent aux prêtres n’est pas partagé par beaucoup de confrères de mon âge. Au contraire, trop parmi nous ressemblent au conseiller du curé de campagne de Bernanos : «  Ah! Les vieux prêtres sont durs! […] Il y a de vieux prêtres effrayants. » Pourquoi? Parce qu’ils font « avec l’âge l’expérience de la déception ».

Pour les vieux prêtres du Québec, la déception des déceptions, c’est la tendance de plus en plus forte du Québec à se passer doucement de Dieu et à diaboliser l’Église.

Pour ma part, j’aime le Québec non pas malgré le mal que l’on dit de celle-ci, mais à cause de cela. Pourquoi? Pour trois raisons.

Primo, les critiques, si dures soient-elles, ne sont pas toutes arbitraires. Plusieurs sont fondées, comme l’injustice faite aux femmes, qui ne peuvent accéder au sacerdoce. Dans la mesure où les récriminations virulentes sont justes, il y a derrière elles un amour de l’Église. Car « la haine, dit Alain, est un redoutable amour de la vérité ». Qui sait si nos ennemis n‘étaient pas des amis à découvrir …?

Secundo, il est bénéfique pour l’Église d’être l’objet de toutes les humiliations possibles, quasi quotidiennes, autant dans de nombreux médias que dans les conversations intimes. Or, c’est grâce aux humiliations qu’on arrive à l’humilité. Et l’humilité est la seule splendeur dont l’Église du Christ doit rayonner. Quand des gens d’ici couvrent l’Église de boue, ils lui administrent un traitement de beauté. Comment ne pas les aimer?

Tertio, malmenée rudement, l’Église québécoise prend part, même modestement,  aux souffrances de l’Église persécutée dans plus de 50 pays du monde. C’est une solidarité, une communauté de destin, mais un honneur dont nous ne sommes pas dignes. Quelle « gentillesse », de la part de nos ennemis, de nous faire comprendre et, en partie, de nous faire vivre la maltraitance que subissent les disciples de Jésus.

J’aime le Québec « à cause des malgré » : une expression que j’emprunte à une chanson de Céline Dion. Loin de céder au non-amour envers mon frère qui m’en veut, je vais, avant la célébration de la messe, le 24 juin, aller le trouver en esprit pour calmer sa fureur. J’irai lui dire, quitte à déclencher un malaise chez des fidèles à la messe : « Je t’aime autant qu’eux, paix à toi. Disons ensemble : Loué sois-tu, Québec! »